Histoire de l’homme qui connaissait tout

II était une fois un homme, qui était si intelligent que déjà dans son enfance, tous autour de lui s’étonnaient de la manière dont il comprenait et de la rapidité de ses jugements. Ce qu’il avait vu ou entendu une seule fois était pour toujours gravé en lui et lorsqu’il rencontrait de nouveau la même chose, bien que sous une autre forme, il disait seulement : « Cela, je le connais déjà. » Et son esprit rapide voulait toujours de nouvelles impressions.

Ainsi il parcourut le monde, voyagea au nord, au sud, à l’ouest et à l’est, il vit des villes et des campagnes cultivées, gravit les sommets de hautes montagnes et s’en alla sur la mer ; il lut les livres dans lesquels la sagesse et la littérature du monde entier sont décrits, il écouta la musique des maîtres et vit les œuvres des grands peintres. Il connaissait tout, tout, maintenant.

Un jour, il se promena dans un jardin dans lequel les plus belles roses répandaient l’enchantement de leurs couleurs et de leurs parfums ; elles attendaient que cet homme si intelligent et connaisseur des beautés du monde, admire la plénitude de la création qui se manifestait en elles. Il marcha entre les massifs de roses, put nommer les fleurs par leurs noms, leurs espèces… et il dit finalement : « cela, je le connais déjà. »

Après qu’il eut prononcé ces quelques mots, un vent froid et empoisonné souffla autour des fleurs, les roses penchèrent leurs têtes et se fanèrent.

Un jour il entra dans une grande église dans laquelle se révélait de la manière la plus pure, en mesure et en nombre l’art de l’architecture, et justement résonnaient dans l’église les œuvres de grands maîtres jouées à l’orgue, au violon et par de célèbres chanteurs.

Les artistes qui étaient adonnés à leur art afin de rendre heureux ceux qui les écoutaient, attendaient que cet homme admire la beauté de la musique par laquelle le monde des anges se manifeste.

Mais lui, qui avait tout étudié, écouta l’orgue, les violons et les chants et grâce à son oreille exercée put reconnaître les thèmes, les tonalités de la musique, lui, il dit seulement : « cela je le connais déjà. »

Un souffle froid et empoisonné traversa l’église, les voix des chanteurs devinrent éraillées et les cordes des instruments se turent. Et lorsque cet homme rencontrait un autre être humain qui voulait lui offrir son amitié, il n’avait besoin que de quelques minutes de conversation pour le connaître ; car il avait un regard pénétrant, un jugement clair et rapide sur celui qu’il venait de rencontrer. Ainsi lorsqu’une aimable jeune fille le rencontrait, espérant le réjouir, il n’admirait pas sa beauté mais la jugeait et la plaçait dans une classification car il avait déjà vu de nombreuses beautés ; alors la jeune fille devait s’enfuir car près de lui son âme avait froid.

L’homme qui connaissait tout continua d’aller, solitaire, de par le monde et il devint toujours plus inquiet et plus triste car, bien qu’il ne soit pas méchant, les hommes et les animaux l’évitaient.

Tout ce qu’il voyait et entendait, il le connaissait déjà et un ennui sans nom le submergea ; le monde lui était muet ; il portait seulement encore en lui une nostalgie : enfin voir et entendre quelque chose d’inconnu.

C’est alors qu’il entendit parler d’une pauvre vieille femme, vivant dans un village à l’écart du monde ; elle était capable de venir en aide à ceux qui avaient tout essayé. Tout d’abord, l’homme qui était si intelligent trouva que c’était s’abaisser que d’aller demander conseil à une pauvre vieille femme.

Cependant, son cœur devint toujours plus lourd et la vie lui sembla sans intérêt, sans valeur si bien qu’il l’aurait volontiers jetée comme un vieil habit, puisqu’il connaissait tout.

Peu à peu, il se demanda si après tout, la vieille femme sage, n’aurait pas un conseil à lui donner ; et si ce n’était pas le cas, il pourrait toujours se jeter dans la mer.

Et il se mit en route pour aller trouver la vieille femme et lorsqu’il arriva elle était assise devant sa cabane ; il vit comme son regard se posait calmement sur la prairie qui s’étendait devant elle. Un calme profond régnait autour d’elle.

Il attendit longtemps, sans qu’elle remarque sa présence et il avait honte de se tenir là, lui l’homme intelligent qui avait voyagé partout devant la pauvre femme si simple ; il se serait volontiers retiré. Mais il ressentait déjà dans son cœur inquiet, quelque chose comme un souffle plein de paix, c’est pourquoi il resta là, debout, attendant patiemment que la femme le regarde et lui demande ce qu’il voulait. Le son de sa voix lui donna le courage de tout lui dire, comment il se sentait, quelle était sa nostalgie : trouver quelque chose qu’il n’avait encore ni vu ni entendu ; ainsi seulement, croyait-il, son inquiétude serait guérie.

La vieille femme réfléchit un moment puis elle dit : « Je peux t’aider à trouver ce que tu n’as encore jamais vu ni entendu, mais tu dois obéir parfaitement à mes conseils, sinon tout sera en vain. Puis elle se pencha et cueillit un petit myosotis qui était là sur la prairie devant

elle ; elle le plaça dans un petit vase avec un peu d’eau et elle conduisit l’homme dans sa pauvre cabane où se trouvaient seulement une table et un banc. Sur la table, il y avait une d’eau et une miche de pain.

« Maintenant, tu dois rester ici jusqu’à ce que je t’appelle, dit-elle, tu ne dois rien faire d’autre que regarder cette petite fleur. Si tu es obéissant et détourne les yeux seulement pour dormir un peu alors tu verras quelque chose que tu n’as encore jamais vu. » Sur ces mots, elle sortit et ferma la porte derrière elle.

Eh bien, pensa l’homme un peu déçu, comment ce pauvre petit myosotis pourrait-il m’aider à voir ce que je n’ai encore jamais vu ? Ce que je fais ici ne sert à rien, mais avant de me jeter dans la mer je vais encore essayer cela. Il s’installa sur le banc et essaya de regarder le myosotis ; il trouva cela totalement ennuyeux car il avait déjà vu des milliers de myosotis, placés dans d’immenses bouquets et bien d’autres fleurs plus belles.

Il devint agité, commença à soupirer et à marcher de long en large dans l’étroite cabane.

Mais il était tout de même curieux de savoir ce qui allait se passer et il se rassit sur le banc et regarda la fleur sans se laisser rebuter. Peu à peu, il sentit qu’il se calmait et finalement ses yeux se fermèrent et il s’endormit.

Lorsqu’il s’éveilla, il lui sembla qu’il n’avait encore jamais aussi bien dormi, bien qu’il fût assis sur un banc bien dur. Et aussitôt il reprit sa tâche avec un nouveau courage et recommença à regarder le myosotis.

Et tandis qu’il regardait, il fut soudain frappé par le bleu intense de ces cinq petits pétales ; il devait bien reconnaître qu’il n’avait encore jamais vu un tel bleu ; et comme la minuscule étoile jaune d’or placée au centre des cinq pétales bleus était jolie !

Il ne pouvait s’en rassasier et commença à se demander comment il était possible que quelque chose d’aussi simple qu’il n’avait jusqu’ici jamais observé — d’aussi parfait et beau puisse pousser sur une praire ordinaire.

Son intelligence lui dit qu’un homme, fût-il un artiste plein d’imagination, n’aurait jamais pu concevoir et encore moins créer une telle fleur. Et il tomba dans une profonde réflexion, se demandant quelle sagesse et quelle force avaient pu agir. Il se sentit profondément étonné et sombra de nouveau dans un sommeil réparateur.

En se réveillant, il regarda, sans la quitter des yeux, l’étoile bleue et jaune d’or qui brillait devant lui.

Il était bien certain de n’avoir encore jamais vu une telle fleur dans sa vie ; dans son âme il se sentait toujours devenir plus vivant et finalement, éclatant de bonheur, il bondit à la fenêtre, l’ouvrit et appela la vielle femme.

Lentement elle entra et lorsqu’elle lui dit qu’il avait passé trois jours et trois nuits dans la cabane, il ne pouvait pas le croire. Déjà il voulait se précipiter afin de mettre à l’épreuve sa nouvelle expérience ; dans sa hâte, il voulait observer toutes les fleurs du monde avec le nouveau regard qu’il venait d’acquérir.

Mais fermement, elle le retint : il avait accompli seulement la moitié du travail ; il devait rester encore dans la cabane et donner toute son attention à un nouveau travail : elle lui mit une lyre dans les mains et jusqu’à ce qu’elle l’appelle, ne devait rien jouer d’autre que les sept notes de la gamme. Un peu triste, l’homme vit comment la vieille femme courbée, le visage ridé fermait la porte derrière elle.

Lui qui connaissait toutes les symphonies, les sonates, les chants de l’histoire de la musique se sentit rabaissé de devoir jouer sur un instrument aussi primitif et de plus seulement les sept notes de la gamme ; et lorsqu’il essaya de jouer, il remarqua que la lyre ne donnait rien, pas même une seule note.

Mais au cours des jours et des nuits précédents, il s’était déjà un peu transformé, c’est pourquoi il se mit à suivre fidèlement les conseils de la vieille femme.

Il écouta sans se lasser les sept notes de la gamme montante et descendante, lorsqu’il crut entendre comment la lyre faisait résonner ces notes d’une manière très douce ; beaucoup de temps passa ainsi à écouter et peu à peu les notes se rencontrèrent, s’entrelaçant puis se séparant, et c’est tout un ciel de tonalités, de toujours nouvelles révélations qui s’ouvrit à l’oreille attentive de l’homme. Une admiration sans limites l’emplit, le poussant comme un puissant courant à chanter lui-même à pleine voix et à jubiler jusqu’à ce que la vieille femme qui était assise devant la cabane, entende ses chants et se dépêche d’ouvrir la porte.

L’homme habité par une joie débordante ne put faire autrement que de sauter au cou de la vieille femme ; son amour pour elle devint si grand qu’il ne voulait pas la lâcher et oublia complètement qu’il embrassait une vieille femme courbé et ridée.

Au même instant, à son grand étonnement, la vieille femme se transforma complètement : sa stature se redressa, sa peau devint

lisse et ses yeux ternes prirent un merveilleux éclat ; et avant qu’il s’en soit aperçu, il tenait dans ses bras la plus belle jeune fille qu’il eut jamais vue.

Alors les oiseaux commencèrent à chanter, les fleurs et les arbres à s’épanouir pleinement.

Et lorsque l’homme s’avança sur la prairie avec la fiancée nouvellement conquise, de tous côtés, une beauté qu’il n’avait encore jamais vue vint à sa rencontre. Il lui sembla qu’il avait eu besoin d’une éternité pour voir toute la magnificence de ce monde.

Conte allemand de F.M. Reuschle

Centre d'Hypnose Ericksonienne

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